Gaia Celtique I : Merlin, La quête du Graal et le Triskell


Gaia Celtique, I

Alain Rouvrais

La figure de Merlin

Si l’on en croit la légende, mise par écrit à partir du XIIème siècle, Merlin est le fils d’un diable exactement d’un démon incube, et d’une pieuse jeune fille. Il est donc un être double, à la fois diabolique et angélique, produit de deux forces antagonistes, contradictoires, il est le fils du Mal et du Bien, fils des Ténèbres et de la lumière, le plus pur symbole de la résorption des antinomies par le jeu dialectique de la synthèse.

Les conditions de mise au monde de Merlin s’intègrent parfaitement dans le système de pensée des Celtes qui se réfère à un refus des oppositions, ou plutôt à une résorption des oppositions. Et, si on transfère ce système de pensée sur le plan de la symbolique des couleurs et de l’opposition apparente du blanc et du noir, il existe un point où rien n’est blanc et où rien n’est noir, où tout est autre.

Un point où, comme le dit André Breton dans son Manifeste du surréalisme, « le communicable et l’incommunicable cessent d’être perçus contradictoirement ».

La double nature de Merlin explique son don de double vue. Il est le « très voyant », le « très savant », donc le druide primordial, médiateur entre le visible et l’invisible. Dès sa naissance, il est capable de parler, ce qui n’est pas d’un enfant. Il a la mémoire du centre absolu, au cœur de l’utérus maternel, il en connaît les secrets et surtout il peut sans aucune peine remonter le temps –ou abolir le temps- et suivre la spirale du Jeu de l’Oie, ou de la quête, pour parvenir à l’origine. C’est en vertu de ce pouvoir qu’il annoncera au roi Arthur et à ses compagnons ce qu’est le Graal et pourquoi il convient de partir à sa recherche.

Merlin est l’incitateur d’une quête : il en montre le chemin. Et ce que montre Merlin, ce n’est pas le Château du Graal tel qu’il est représenté dans les textes, c’est la clairière sacrée, le nemeton secret où lui-même se réfugie, ou plutôt se concentre, en totale communion avec le divin parce qu’il participe, en tant qu’Homme des Bois (encore appelé le Fou du Bois ou l’Homme sauvage), à la subtile fusion qui s’opère entre les éléments au cœur même de l’enclos sacré.

Dans plusieurs récits, Merlin est présenté comme le maîtres des animaux sauvages, sachant les commander mais aussi les comprendre, et quelques versions le montrent même en compagnie d’un loup gris. Merlin est donc le druide-chaman qui restitue un Age d’Or enfoui dans l’inconscient collectif, la lointaine période où les animaux et les êtres humains parlaient le même langage, et où chacun avait conscience de la fraternité universelle des êtres et des choses dans un univers qui ne s’était pas encore déchiré et où toute dichotomie était inconnue.

Depuis, l’humanité ne sait plus quel est le chemin qui mène à la source. C’est pourquoi Merlin persuade Arthur et ses compagnons, cette grande fraternité de la Table ronde, de partir à la recherche de cette source, symbolisée par le Graal, qui se trouve quelque part, en pleine nature, au milieu des arbres, dans une clairière, projection du Ciel sur la Terre, lieu privilégié où s’opère la synthèse entre le Haut et le Bas, entre la Lumière et l’Ombre, entre le Créateur et la Créature, point de rencontre essentiel pour que le monde puisse continuer à tourner sur le plan divin.

La métaphysique celte ne fait aucune distinction entre un dieu du Bien et un dieu du Mal, c’est le même et tout dépend des polarités mises en jeu.

Merlin, la quête du Graal et le Triskell :

Le triskell est un emblème celte qui représente une spirale triple. La spirale a pour propriété de n’être jamais statique et d’être à l’image d’un univers mis en mouvement par la parole divine. Elle est la position du fœtus dans la matrice ; comme si l’enfant se déroulait à partir d’un centre mystérieux pour accéder à l’existence. La spirale qui est déjà représentée sur les mégalithes de même qu’en Chine et dans l’Inde ancienne, a été triplée par les Celtes. Nous retrouvons alors le chiffre 3 qui correspond aux 3 élémentaux que sont : l’air, l’eau et la terre. Symboliquement, le chiffre 3 équivaut à l’infini, à l’éternel ; et c’est cet éternel qui est le but de la quête, le fond du labyrinthe. L’être est un tout dans sa dimension ternaire. Le feu n’est que la transformation des trois autres, il est l’esprit qui anime les éléments, les met en mouvement pour donner naissance au monde matériel.

Merlin, qui connaît le nemeton (sanctuaire), aide, dans l’ombre, les chevaliers de la Table ronde à remonter le long de la spirale vers ce centre inaccessible d’où surgit pourtant toute vie. Dans la quête celtique où l’action l’emporte sur la méditation, le héros est un être voyant, un être intelligent, utile et efficace qui vit dans le monde et agit dans le monde afin de le restructurer et de l’empêcher de retomber dans le chaos. Ainsi les récits irlandais sont-ils remplis de luttes contre des peuples mystérieux comme les Fomôire, équivalents des géants germaniques, puissances de l’ombre toujours prêtes à rompre l’équilibre du monde. Et l’intervention des chevaliers de la Table ronde au service de la quête du Graal s’inscrit dans ce cadre : assurer la prédominance des puissances célestes, divines. Chaque chevalier accomplit une quête solidaire et solitaire vers un but unique : le Graal. Il y aurait 3 triomphateurs dans la quête du Graal, chacun étant un élément de la triple spira le. 3 spirales, chacune spécifique, singulière, autour d’un axe qui est le Graal, le plan divin révélé.

Le premier : Galaad, le prédestiné, programmé pour cela. Et, quand il l’atteint, il meurt c’est-à-dire qu’il rejoint le monde invisible dont il avait été détaché pour montrer le chemin.

Le deuxième : Perceval, le simple qui ne cherche rien et qui trouve tout. Celui-là sera le roi du Graal chargé de conserver pour les générations futures ce qui peut donner la lumière au monde plongé dans les ténèbres de la conscience.

Le troisième : Bohort, l’homme normal, celui qui défie l’impossible et qui revient témoigner de la quête.

Autres attributs de Merlin : l’enchanteur, le magicien, le prophète, celui qui connaît les fleurs et les plantes, celui qui se nourrit de la sève des arbres.

Doctrines et origines du druidisme :

Aucun texte écrit druidique à ce sujet. Il existe seulement des traces d’Ogams, écriture consistant en encoches ou traits horizontaux ou obliques sur pierre, mais surtout d’usage funéraire et très court.

D’où venaient les druides et leur doctrine ? Le Nord, l’Hyperborée.

C’est de là que viennent les ancêtres mythiques irlandais qui ont aménagé le monde du Gaël c’est-à-dire de l’Irlande. Parmi eux, les Tuatha Dé Danann réputés pour leur science, leur art de la magie et leur sagesse et qui ont rapporté en Irlande quatre talismans provenant des quatre villes où régnaient quatre druides et dans lesquelles ils avaient appris la science et la connaissance :

la pierre de Fal qui crissait sous les pieds des personnes destinées à être roi. La lance qui assurait la victoire de la lumière sur les ténèbres et qui sera portée par le dieu Lug et, plus tard, par l’Archange Saint Michel. L’épée de Nuada qui donnait la victoire, comme l’épée Excalibur des chevaliers de Table ronde. Le chaudron de Dagda qui fait penser au récipient du Graal dans la mesure où nul ne le quittait sans être rassasié. Symbole de l’abondance et de la prospérité.

Les Tuatha Dé Danann représentant les forces de l’ordre et de la lumière régnèrent en Irlande avant d’être eux-même battus par les derniers envahisseurs, les fils de Mils. Et, selon les livres d’histoire, ils furent expulsés d’Irlande. Pourtant, selon la tradition, ils rentrèrent dans le sol où ils continuèrent de vivre dans les tertres où les paysans devinent encore leur présence.

Les celtes et l’autre monde :

D’après des récits gallois on pensait que cet autre monde était situé sous la terre et que les habitants mythiques de l’Irlande, les Tuatha Dé Danann, les peuples de la déesse Danann qui s’étaient réfugiés à l’intérieur des collines, des monts funéraires, vivaient dans de magnifiques palais, les Sidhs, en conservant éternellement leur beauté et leur jeunesse. Ce lieu est aussi appelé en Irlande Mag Môr. Il était dit que ce monde se trouvait au cœur de notre univers quotidien et qu’il se cachait derrière un voile de brouillard magique ; il ne devenait visible que sous certaines conditions et pour des êtres bien déterminés.

A la fête de Samain le 1er novembre, qui correspond au nouvel an celte, le contact avec l’autre monde est possible.

Espace – temps druidique :

Pour les celtes le réel apparent n’est qu’une illusion temporaire qu’il convient de franchir pour parvenir à un autre réel, le réel absolu ; celui-là qui se trouve de l’autre côté du mur de brouillard. Et les druides, détenteurs de la science sacrée et intermédiaires entre Dieu et les hommes sont considérés comme les maîtres du temps mythique dans ses conséquences humaines (élaborations de calendriers, etc).

Les celtes se considèrent comme les enfants de la nuit car c’est la nuit qui donne naissance au jour, comme l’être est issu du non être. Dagda est le dieu des druides, le maître de l’éternité et du temps atmosphérique et chronologique.

Huit grandes fêtes marquent le temps druidique :

****Imbolc, la fête du printemps, dans la nuit du 1er au 2 février, qui est une fête de purification et de fécondité. La déesse Brigid y est honorée.

****** Beltaine, c’est-à-dire le feu de Bel, autre nom du dieu de la lumière, Lug, est célébrée le 1er mai.. Feu bienfaisant.

******Lughnasadh, le 1er ou 2 août, est la fête des moissons.

*******Samain, le 1er novembre. Nouvel an celte.

Les quatre autres fêtes correspondent aux solstices et aux équinoxes :

******21 décembre : la « lumière d’Arthur » ;

******21 mars : la « lumière de la terre » ;

******21 juin : la « lumière du rivage » ;

******21 septembre : la « lumière de l’eau ».

Par la notion de Centre au sens grec de l’Omphalos nous accédons à celle de sanctuaire ou Nemeton désignant un lieu particulièrement chargé de potentiels et d’énergie sacrée. Exemple : Les Bituriges vivant au centre géographique de la Gaule sont considérés comme les rois du monde. Traces toponymiques : la ville de Bourges et la région du Berry.

Sur le plan mythique, le plus célèbre omphalos celtique est l’île d’Avallon au Nord du monde, dans la région hyperboréenne, considérée comme l’île d’immortalité et de l’éternelle jeunesse. Dans cette île aux pommiers qui est sous la garde des femmes, Arthur y est en dormition car il est dit qu’ un jour il sera appelé à revenir régner dans le monde des mortels.

Pour les irlandais, les races proviennent du centre nordique, centre primordial ensuite devenu souterrain puis considéré comme résidence des femmes qui attirent les héros pour les rendre immortels, telle l’île d’Avallon.

Et c’est à Avallon qu’est fabriquée l’épée de souveraineté Excalibur.

Réseau celtique des omphalois considérés comme des points de contact entre ce monde-ci et l’Autre monde : Carnac / Stonehenge / Delphes / Magdalensberg…

La forêt sacrée

Les anciens celtes n’ont semble t-il jamais construit de temples, ils officiaient en plein air dans les bois sacrés qui étaient également des lieux d’enseignement, comme dans l’Inde védique, et des lieux d’accomplissement de la quête vers le sanctuaire (nemeton) caché au fond de la forêt où s’abolissent les antinomies dans une symbiose totale entre l’humain et la nature qui l’environne.

Le gui « guérit tout » est considéré comme l’une des plus anciennes plantes de la planète Terre qui a réussi à survivre et à s’adapter aux différentes phases de l’évolution. Ne pouvant puiser sa nourriture dans la terre, il s’est fixé sur certains végétaux dont il a puisé l’énergie végétale. D’où son intérêt pour les druides, car il représente réellement la plus haute tentative qui a jamais été faite pour dépasser la mort et faire triompher la vie.

Le chêne était au sommet de la hiérarchie végétale.

Le bois avait valeur divinatoire. Exemple : l’if qui servait fréquemment aux incantations divinatoires en Gaule alors que chez les irlandais c’était plutôt le sorbier et le coudrier ; ce dernier étant considéré comme un arbre de science.



Les celtes et nous :

Il appartient à chacun d’explorer sa relation au monde celtique en retrouvant des traces, en renommant et en faisant ressurgir par la parole ce qui a été enfoui sous d’épaisses couches d’ignorance et de volonté d’occultation. Et c’est de l’humus même de la terre que ressurgira cette parole qui ne s’est pas laissée enfermer dans les livres d’histoire. Avec les celtes c’est le monde du mystère et du contact subtil entre le visible et l’invisible auxquels nous sommes amenés à être initiés.

Bon apprentissage dans le livre ouvert de la nature. Apprenons à être les Merlin du 21ème siècle et l’association avec Dionysos pourrait s’avérer très intéressante pour une relation enfin fructueuse entre ce que nous appelons l’Ancien Monde et le Nouveau Monde.

Bibliographie

Jean Markale « Les trois spirales. Méditation sur la spiritualité celtique », Edition La Table Ronde, 1996.

Leroux, F., Guyonvarc’h, Chr.J., Les Druides, Rennes, 1986.

Jean-Pierre Bayard « La légende de Saint Brandan », Guy Trédaniel Editeur, 1988.

KENAVO

AWEN « l’Esprit qui coule »

* Réseau du *Graal*




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